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AISLF-CR3 - études socio-juridiques / sociologie du droit - janvier 2004 |
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Hommage à Jean Carbonnier (1908-2003) Jean Carbonnier est décédé le 28 octobre 2003. Nous savons tous son immense apport à la sociologie du droit. Rappelons-en pourtant l’essentiel, en quelques mots. Jean Carbonnier enseigne la sociologie du droit dès 1957 en Faculté de Droit, ainsi qu’à la Sorbonne, quelques années plus tard, en remplacement de Georges Gurvitch. Il crée, en 1968, le Laboratoire de sociologie juridique à L’Université Paris II, dotant d’un cadre neuf une recherche qu’il estimait indispensable pour éclairer le travail de réforme législative. En 1972, il publie Sociologie juridique, précieux outil d’apprentissage et de travail pour des générations d’étudiants et de chercheurs. Ses autres ouvrages de réflexion sur le droit dans la réalité sociale sont des classiques de notre discipline : Flexible droit (1969 ; nombreuses rééditions, chaque fois aumentées), Essais sur les lois (1979), Droit et passion du droit sous la Vème République (1996). La troisième édition de Sociologie juridique, de 1994, augmentée de nombreux commentaires sur des publications récentes, témoigne à la fois de l’attention avec laquelle il accompagnait l’évolution de la discipline et de son souci constant de mettre à jour les instruments de travail qu’il lui avait fournis. Au plan international, il apporte son soutien, en 1961, à la création du Comité de Recherche en Sociologie du Droit de l’Association internationale de Sociologie, un moment clé du renouveau de la discipline dans l’Après-Guerre. Des années plus tard, il participe à l’inauguration de l’Institut international de Sociologie Juridique, à Oñati, dans une émouvante session d’ouverture à laquelle participent également Renato Treves et Masaji Chiba. Invité à la célébration du dixième anniversaire de l’Institut, en 1999, il s’était excusé de ne pouvoir venir, trop pris par “des devoirs de finition de textes sous harcèlement d’éditeur”, et saluait en l’Institut “une réussite audacieuse de la sociologie juridique”. Sa principale contribution au développement international de la sociologie du droit reste cependant sa Sociologie juridique, manuel traduit en plusieurs langues (sauf l’anglais, comme il le notait avec fatalisme), qui a offert dans de nombreux pays une légitimité et un cadre pédagogique solide aux cours nouvellement créés dans cette spécialité. Il était cependant sceptique à l’égard des réseaux internationaux, et même à l’egard du travail comparatif en sociologie juridique. Il s’est pleinement engagé en France. À la fois en tant que juriste, comme professeur d’Université reconnu d’abord pour son travail d’enseignant et de conseiller du législateur dans le domaine du droit civil (voir son traité Droit civil, en cinq volumes, ). Et en tant que sociologues : outre son œuvre en sociologie du droit, il préside le Comité de direction de l’Année sociologique pendant une quinzaine d’années. Au delà de la France, c’est à la Francophonie qu’il consacré toute première priorité, notamment en dirigeant des thèses de chercheurs de nombreux pays francophone, ou encore en manifestant, en de nombreuses occasion, un intérêt tout particulier pour le tavail jurissociologique mené par le CETEL à Genève. Son engagement francophone s’exprime enfin par son écriture, exceptionnelle de clarté et de pouvoir de suggestion. On peut considérer que ses principaux concepts – l’effectivité et l’ineffectivité du droit, le non-droit, l’internormativité etc. –, sont avant tout descriptifs. Or, pour un renouvellement en profondeur de nos conceptions du droit dans la société, il nous faut aussi des concepts plus interprétatifs, tirant mieux parti des avancées de théorie sociologique, faisant contrepoids aux visions des professionnels du droit. Mais chez Jean Carbonnier, l’approche très nuancée des rapports entre les juristes et les chercheurs en sciences sociales, et sa conscience aigüe des limites du droit – étayées, il est vrai, par une expérience très complète à la fois du travail du juriste et du sociologue – restent un modèle de lucidité. Gardons-les présentes à l’esprit, à l’abord des problèmes, tant épistémologiques qu’éthiques, auxquels nous nous heurtons aujourd’hui, aux confins de la recherche socio-juridique et de la politique du droit. On ne saurait conclure, cependant, sans noter que la sociologie du droit a toujours été, pour Jean Carbonnier, une ligne de travail parmi d’autres. Il le souligne lui-même, dans un propos rapporté dans Jean Carbonnier, Renato Treves et la sociologie du droit (1995, p. 61) : “Je dois rappeler que je n’ai jamais été un sociologue à plein temps. Au mieux de mon activité, il m’a fallu partager ma vie en quatre : une part pour la sociologie du droit, sans doute, mais aussi une part pour le droit dogmatique, une autre pour le travail législatif, une autre pour l’action religieuse. Et l’on ne me refusera pas un cinquième quart pour dormir, rêver et me consacrer à ma famille.” Pierre Guibentif, Lisbonne, janvier 2004. Note : André-Jean Arnaud, Simona Andrini, Jean Carbonnier, Renato Treves et la sociologie du droit – Archéologie d’une discipline, Paris, L.G.D.J. (Collection Droit et Société, vol. 12), 1995. De nombreuses indications factuelles du présent texte sont retirées de cet ouvrage. [retour au texte] |